Le Shibari

Etrange manière de faire l’amour que le shibari… Il faut voir ou vivre, pour comprendre, l’effet quasi-aphrodisiaque d’une bonne séance de corde. Lorsque le manipulateur transforme son modèle en marionnette, il effectue parfois des gestes qui ne sont pas vus des spectateurs, comme certains prêtres qui dissimulent des mantra sous leurs manches, afin de rendre opératoire la séance. Leur corde tisse des entrelacs qui amènent l’autre là où il veut. D’abord, on résiste. Puis, on se perd. Puis on lâche prise. Après la séance, on revient à soi avec le sentiment d’avoir changé. La plupart des « maîtres de la corde » (nawashi) refusent d’expliquer leur technique. Ils la démontrent. De ce point de vue, ils sont très respectueux du mode opératoire des maîtres d’arts martiaux qui demandent à leurs élèves d’apprendre par imitation, en répétant un geste cent fois, mille fois sans poser de question… sachant qu’au terme de cet exercice, l’élève aura compris « de l’intérieur », avec son corps. Plus besoin de demander.

 La technique du shibari repose sur le même principe : celle du déconditionnement. Il s’agit de mettre fin aux postures et aux faux-semblants.

Les individus se protègent toujours derrière un arsenal d’attitudes et de mots qui leur donnent l’impression d’exister en tant que personne. Le shibari vise à briser ces défenses et c’est pourquoi ceux qui font du shibari une sorte d’art décoratif visant à «sublimer le corps» se trompent. La beauté du shibari n’est pas destinée à mettre en valeur une personne, mais bien plutôt à la détruire. Ou du moins détruire l’illusion qu’elle a d’être « elle-même ». C’est en tout cas ce qu’expliquent la plupart des maîtres de corde au Japon. Tel Go Arisue qui le formule ainsi (en parlant de sa modèle) : « La beauté, c’est quand le corps adopte des postures non-naturelles. C’est quand on lui fait prendre, grâce à la corde, des poses étranges et contrefaites. Lorsque le corps est tordu, déformé, c’est dans la tête que ça se passe : toutes sortes de sentiments envahissent la femme. Elle libère des choses contradictoires et presque laides, avant, progressivement, de se pacifier. Un homme prend soin d’elle. Elle s’abandonne. C’est comme une métaphore du sexe, un conflit qui se résoud dans l’union ».



La métaphore du « combat dans les cordes » est courante dans ce pays où l’on assimile souvent l’acte sexuel à une forme de dépossession temporaire : nettoyage par le vide. Exorcisme, purification. Dans le domaine du shibari, en tout cas, il s’agit plus de briser l’autre que de l’aider à regonfler son ego. Le rire du nawashi résonne parfois cruellement aux oreilles de celui ou celle qui perd pied. Exit la « sensualité ». Lorsqu’il ou elle vous attache, ce n’est pas pour faire joli. L’araignée vous immobilise, vous fait taire, vous prive de vos moyens. Après quoi, les choses sérieuses peuvent commencer. Elles prennent parfois la forme d’une renaissance. S’agit-il d’un hasard ? Au Japon, les textes qui décrivent la genèse du monde parlent d’un noeud. Ces textes anciens disent qu’au départ il y avait l’Un et que, de cette unité primordiale du monde, jaillit le premier principe de la différenciation. Ce principe fut appelé musubi, qui signifie « nœud ». L’origine étymologique du mot « noeud » n’est pas certifiée, mais à en croire Laurence Caillet (www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1991_num_31_117_369350) , anthropologue, elle renvoie peut-être à l’idée d’« une force spirituelle et vitale évoquant l’énergie solaire qui assure la croissance des plantes (musu-hi) ».

Dans la langue japonaise, le mot « noeud » reste si puissamment associé à l’idée de la force vitale (ou végétale) le fait de nouer un bout de tissu, un brin d’herbe ou de papier constitue l’équivalent d’un charme. On noue ses voeux. Les talismans les plus puissants sont toujours les plus simples. Ils prennent la forme d’un noeud de roseau ou d’un noeud phallique. Prenons le Kojiki, premier recueil mythologique du Japon (711 apr. J.-C.) : « Alors que la terre qui venait de naître était comme une tache d’huile flottante et voguait comme une méduse », des puissances spirituelles en surgirent « comme des pousses de roseau », pointant leur dard hors de cette masse de matière gélatineuse indifférenciée. Ce fut l’apparition du premier nœud, le premier couple des principes mâle et femelle, surgissant sous la forme d’une vitalité pure. Voilà probablement l’origine symbolique du shibari. Cette technique de corde n’a rien d’un simple effet de style. Elle s’enracine dans l’image d’une plante dressée, l’énergie du désir à la racine du monde.

Agnès Giard

Référence : Caillet Laurence. « Espaces mythiques et territoire national ». In: L’Homme, 1991, tome 31 n°117. Etudes japonaises. Dieux, lieux, corps, choses, illusion. pp. 10-33.

Michael Ronsky & Chiara Del Fabbro / Shibari video by Michele Innocente – filmed at Bondage Udine (IT) from airshibari on Vimeo.

Page wikipedia sur le shibari